Laurent Reyes / Canicule

« C'est un pote du collège, qui a fait une école de commerce. Il a vécu en Chine, en Inde, en Colombie... maintenant il est rentré, et il fait de la photo. »
C'est Max qui m'a présenté Laurent, en 2013. Un type curieux. Qui pense, pour finir artiste, à apprendre le marketing, à parler mandarin, à piger pour Marianne, à bosser à l'ambassade en Inde ? À chercher des chamans dans la jungle, à passer la frontière birmane sous une bâche ? Quand on est le meilleur joueur de caps de toute l'histoire de l'EDHEC ?
Nous aux beaux-arts on ne met pas les mains dans le monde parce qu'on le connait déjà. Laurent n'a pas un CV normal. Mais bon il est de gauche, rudement sympa, ouvert à tout, et il parle bengali aux employés des tandoori - ce qui donne des frites à l'oeil. Alors Kevin l'a suivi en 2014 quand il a filmé deux Albanais : Tranquille sous le pont. Pas de jugement, pas d'idée toute faite. Deux potes bien nourris qui en rencontrent des moins chanceux. Qui se filent des clopes. Qui retardent l'expulsion.
Pour comprendre les gens, Laurent s'entend avec eux. Même s'il sont obtus : en 2017 il est retourné en Birmanie, avec Gab, filmer des rangers missionnaires qui prônent Jesus et l'Amérique. Et son Royaume parle de ça : si on ne voit des autres que leurs erreurs, quelle chance on a d'en changer quelque chose ?
Laurent, c'est donc le plus adulte d'entre nous. C'est lui qui prend en main le labo photo, en 2015, à la friche Lamartine. Lui qui va aux réunions, même si elles sont chiantes comme la mort. C'est un héros pour nous Laurent : il ne se contente pas du RSA, comme Quentin, il trouve toujours des prestations, des commandes de production, des reportages, des clips, des ateliers au fond de la France avec des jeunes pas motivés, des pastilles pour pôle emploi, des interviews sur du foie gras... Il anime des classes cinéma, des workshops en EHPAD, des cours en asso, des stages d'écriture... Il achète de la pellicule, de la chimie, des projecteurs. Il fait des films en argentique. Et il habite Marseille. Il n'est pas curieux que des gens. Il veut savoir aussi comment ça marche la lumière, ce que ça fait à une image quand on change la vitesse, quand on la superpose, quand on la masque au vernis...
C'est Laurent. Il creuse partout, il met les mains dedans. Il peut parler de Schumpeter ou de l'approche discrète sur un train de marchandises. Il prend ça en photo. Et ça fait une vie bizarre pour un type qu'on retrouve dans une galerie ! Mais il a l'habitude : ado il faisait de l'équitation, il venait à cheval au skatepark.
Cette manière de vivre et de voir sur la brèche se retrouve en photographies et en écris dans divers fanzines, revues et dernièrement dans un livre, Canicule, aux éditions Arnaud Bizalion.

Sébastien Maufroid