DES LUMIÈRES ET DES OMBRES / Carole Bellaïche

Pour cette exposition de photos personnelles, Carole Bellaïche a fait un choix, d'une grande rigueur: montrer seulement les photos qui sont nées à cette frontière qu'elle affectionne tout particulièrement, entre l'ombre et la lumière. Si je dis que ces photos sont "nées" à cette frontière, c'est que l'on a vraiment le sentiment devant la plupart de ces images, que la photographe se tenait dans l'ombre, dans la méditation et la solitude, dans l'attente vide de ce qui pouvait advenir d'apparitions fugaces, à peine matérielles, vouées aussitôt à disparaître. Un corps de femme à la tête mangée par l'ombre ; un tramway fantôme surgissant de la nuit au sommet d'une colline de Lisbonne ; le visage d'une fillette arrivée d'un autre temps au seuil de cette porte ; des fleurs vénéneuses. De ces surgissements fantomatiques, l'attente photographique a été le médium plus que l'instigateur.
Les événements qui se produisent à cette frontière de l'ombre (très dense, nocturne) et de la lumière (très blanche, éblouissante ou violemment découpée) sont de l'ordre de l'invasion subite : des ectoplasmes lumineux débordent sur l'ombre, des ombres fantomatiques viennent hanter la lumière. Mais ces invasions ne sauraient durer : les veilleurs de la nuit vont absorber sans délai ces avancées de lumière, les vigiles de la lumière vont effacer ces ombres aussitôt qu'apparues. Il y a de l'imaginaire, des germes de fiction, et souvent des angoisses et des peurs dans cette attente photographique à la frontière. Parfois, plus rarement, quelque chose de l'ordre d'un apaisement, d'un soulagement : l'apparition comble un instant le manque, la solitude.
Les êtres humains, s'ils viennent à passer clandestinement dans ce no man's land, sont vidés d'eux mêmes, de toute consistance terrestre. Dans ce couloir aux fantômes, ils sont pris en otages, entre les puissances nocturnes qui voudraient les absorber et les maléfices de la blancheur aveugle qui voudrait les dissoudre dans la lumière.
La photographe, même si c'est son attente qui a suscité ces fantômes, ces fugaces débordements ne sauraient les contrôler en aucune manière. Elle est juste celle qui assiste à cette minuscule apparition, dont le surgissement est déjà évanouissement.
Alain Bergala.