Pierre Faure / France périphérique

Après une expérience de cadre à la Poste, au cours de laquelle j’ai vu la notion de service public se déliter, et mon travail perdre de son sens, j’ai décidé de me consacrer pleinement à la photo.
J’ai d’abord mené un travail sur le végétal en milieu urbain. A la recherche d’arbres malingres, cernés par le béton, je suis tombé sur un bidonville tzigane à Ivry sur Seine.
J’ai rapidement commencé un travail d’immersion qui a duré presque un an. J’y ai vu une communauté blessée, généreuse, violente parfois, courageuse. Ces conditions de vie très difficiles m’ont donné le sentiment de saisir une humanité à vif . Mon approche m’a permis de faire des photos liées à l’intime. Depuis je n’ai cessé de creuser cette veine.
Lors de mes projets en centre d’hébergement d’urgence j’ai côtoyé des personnes vivant dans un dénuement total, j’y ai vu la solitude, l’isolement, les pathologies, les addictions, une humanité dévorée par ses fantômes. Même chose ensuite avec ma série sur les fumeurs de crack.
Dans le cadre de mon projet France périphérique j’ai découvert le monde rural, ses valeurs, sa culture, la misère d’une partie de la petite paysannerie. J’y ai rencontré des gens profondément attachés à leurs terres, et souffrant de ne plus pouvoir vivre de leur travail. Les anciens bassins industriels de nord et de l’est où la pauvreté est comme un héritage qu’on se transmet de génération en génération. J’y ai vu la résignation, le désespoir, des vies broyées par un système devenu absurde, mais aussi de la solidarité, des résistances, et des gens la plupart du temps debout et lucides.
Tous mes projets s’inscrivent sur le long terme et l’écoute y joue un rôle capital. Il y a un tel besoin d’être entendu chez les gens que j’ai rencontrés.
Mes photos sont silencieuses, cela illustre la confiscation du droit à la parole dont est frappée une partie de la population.
Le temps, lui, me permet d’établir des relations de confiance avec les personnes, de faire des photos porteuses de nos échanges où l’indicible et le mystère affleurent.
La rencontre de l’Autre, le questionnement à l’autre constitue un des axes de mon travail.
Depuis le début je me suis intéressé aux personnes vivant des situations difficiles mais ma photographie ne se borne pas à enregistrer des informations relatives à ces conditions de vie. Au-delà du constat documentaire, c’est bien la condition humaine qui constitue ma matière photographique, avec tout ce que cela comporte de mystère, de zone d’ombre et d’éclat.
Enfin ma photographie s’attache à consigner l’éphémère. Elle est un combat perdu d’avance contre le temps. Elle essaye de prolonger encore quelques instants d’infimes fragments avant que tout ne soit emporté, les regards, les maisons, les avenues,...